Des textes inédits, un morceau bluesy

DEUX VIEILLES NOUVELLES

Pauvres pauvres

    Une petite misère qui bloque la caisse. Vingt-vingt-cinq ans , elle ne sera jamais jolie et elle n’a jamais dû beaucoup s’éloigner de ce quartier pourri.  Elle a gagné un couteau à découper la viande et présente à la caissière une  feuille froissée avec des timbres collés soigneusement. Cheveux gras tirés en arrière, elle attend un peu gênée que la caissière trouve comment taper la réduction gagnée, la bouche entrouverte,  la lèvre inférieure légèrement en avant à cause de sa langue posée derrière. Une tête d’échec scolaire, une tête de victime ,  derrière laquelle on devine une donne injuste au départ, une hérédité alcoolique, une enfance négligée . Pas grand-chose aurait suffi pourtant  pour que ça tourne autrement. Ses traits sont assez fins, dans ses yeux on lit  plus une crainte atavique que de l’inintelligence : peignée autrement, un maintien différent , un coup de main au bon moment, et la graine aurait pu germer. Mais personne n’a dû vraiment essayer , les hussards noirs de la République, les M. Bernard, sont fatigués : on a dû rapidement la ranger dans la catégorie des attardés mentaux, un classement pratique qui évite de se casser la tête, quelques croix mal placées sur ton dossier et l’envoi en section spécialisée. C’est pas la mère qui se serait rebellée la pauvre : les beignes et un boulot idiot lui ont déjà bien bridé l’imagination et elle ne voit pas d’autre avenir pour ses gosses qu’une vie ratée comme la sienne. La caissière a enfin trouvé la solution. Rassurée la gamine paie rapidement avec de la menue monnaie , enfourne son pauvre trésor dans un sac en toile cirée et s’éloigne sans demander son reste comme si elle craignait qu’on lui redemande ce beau couteau qu’elle a payé si cher avec les timbres donnés parcimonieusement au fil des courses. Pauvres pauvres…

 

 

 Morceau bluesy à droite en bas en face des ...Tous droits réservés

Basse:Phil Bazet- Clavier Amandine Riffault- Guitares et hurlements Luc Fori.

  Un monde boiteux

    Je trouve que les gens ont des boulots de plus en plus difficiles. Avant, quand je prenais l’autoroute, je pouvais, au péage, échanger un sourire avec les caissières. Maintenant, ils les ont mises dans des boîtes de plus en plus petites : elle doivent vraiment y être à l’étroit… Il n’y a même plus de fenêtre, on ne les voit plus. Ça doit pas être facile pour elles, quand il fait froid, de tirer avec des doigts gourds le ticket qu’on introduit dans la fente. J’espère au moins qu’ils leur ont mis le chauffage et que leur tabouret est confortable. Quand même, c’est un boulot pas marrant et elles doivent être contentes de sortir à la fin de leur journée. Quel monde boiteux…

     A l’essence , c’est pareil maintenant. Dès que je mets ma carte dans le distributeur, la dame qui est à l’intérieur me demande « Choisissez votre carburant ». J’aime bien sa voix, elle a l’air gentil. «  Composez votre code s’il vous plaît ». J’aimerais bien l’inviter à boire un verre un soir… « Merci, votre station Total vous souhaite un bon voyage ». C’est la dernière phrase qu’elle me dit toujours… L’autre soir, j’ai essayé d’avoir une vraie conversation avec elle, histoire de poser des jalons. Je lui ai demandé si elle n’avait pas trop froid là-dedans. Mais elle ne voulait pas me répondre : elles ont sûrement des consignes très strictes, c’est dingue ! J’ai insisté, je lui ai demandé si on pourrait pas se voir après le boulot… Pourquoi elle ne voulait pas ? Si c’était parce que je ne lui plaisais pas, elle pouvait bien le dire, j’aurais compris… J’ai l’habitude, au distributeur de billets elles font toutes pareil. Mais rien, pas moyen qu’elle me parle, comme si je n’étais qu’un objet pour elle… Le patron qui était en train de changer un pneu dans l’atelier commençait à me regarder d’un air bizarre. J’ai préféré pas insister : c’était peut-être sa femme…ou sa fille. Tant pis, je vais me rabattre sur la nana de la station Shell qui a aussi une voix super. Chez Leclerc, j’aime moins : c’est une crâneuse qui ne parle pas aux clients,  elle se contente de taper des messages . Peut-être qu’elle est muette, remarque…Je vais insister, j’arriverais peut-être un jour à en décider une à sortir en boîte avec moi !

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