Galerie de portraits

Quelques personnages de Luc Fori

    LOLA

La blonde décolorée qui m'ouvre la porte de son appartement ressemble plus à une pin-up des années soixante qu'à une veuve éplorée. Malgré l'heure tardive, elle porte encore sans doute les atours qu'elle avait dû choisir pour se rendre à l'incinération: le contraste de la peau blanche de ses épaules sur sa robe noire  décolletée et moulante inspire plus la concupiscence que la compassion. J'espère qu'elle n'a pas croisé trop de cardiaques à l'hôpital...

            - Entrez ...Je me suis sans doute affolée un peu vite, je vais vous expliquer...

          Elle pivote en m'invitant à la suivre. Elle a poussé le raffinement jusqu'à mettre des bas noirs à filet dont la couture souligne la courbe de ses mollets. Je ne peux empêcher mon regard de suivre l'ondulation calculée du tissu de la robe tendue sur un postérieur rebondi à cause des chaussures à talon qu'elle n'a même pas quittées. J'ai l'impression de voir s'animer la couverture d'un polar de gare! Dans sa marche, le léger frottement de ses cuisses émet un crissement électrique irritant: elle fait fort Lola dans l' invitation au viol ...Je ne peux m'empêcher de penser à l'une des blagues préférées de Lucio qui disait qu'il aimerait voir sa veuve de son vivant...(...)Dans son sillage, j'ai soudain le flair en alerte  à cause de la savante vulgarité avec laquelle elle a su s'asperger de parfum.

          Du calme, Will, Lola c'est la salope scientifique, la Pavlov du cul : rien n'est laissé au hasard,  elle accumule tous les artifices qui parlent aux récepteurs du clebs qui sommeille en toi...

  ROGER  

Roger est un mec solaire, sec et droit comme un piquet, doté du regard clair des gaulois du coin. Il n’a jamais voyagé, à part pour son service militaire qu’il a fait,  comme tous les humbles,  dans l’Est,  à Verdun, là où tant des siens font déjà partie du terrain. Il a peu étudié, été aux écoles comme il dit, car rapidement mobilisé par les travaux de la ferme familiale. Mais il est doté du génie de la mécanique et rien de ce qui a été inventé par l’homme ne lui reste longtemps étranger. Il démonte instinctivement tout ce qui est démontable, c’en est presque maladif. En tous cas c’est souvent fascinant…(Même s’il y a quelques ratés qui font espérer que jamais une ogive nucléaire ne lui tombe sous les mains .) C’est sûrement ainsi qu’il étonne le plus Violaine, étudiante fantasque et révoltée, fille de riches en rupture de ban, atterrie ici dans une école de commerce et passant le plus clair de son temps à offusquer les bourgeois avec ses tenues punk improbables. Mais Violaine, c’est aussi une blessée de la vie, la sensibilité à fleur de peau, une petite fille de riches mal aimée. Elle va alors épisodiquement  chercher refuge chez Roger (prononcez Rodger), l’anti-bobo intégral, le sparadrap mental, le mâle désinfectant qui fait du bien…

   LENORMAND

  Lenormand, je l’ai connu à Paris dans une autre vie. J’étais flic alors et il venait juste d’être nommé. On avait sympathisé et les hasards de l’existence m’ont fait le retrouver à Bourges alors que j’étais confronté à un déséquilibré qui collectionnait les mains des femmes qu’il assassinait.[1] Depuis quelques années, il est l’adjoint de celle qui est devenue ma compagne…jusqu’à aujourd’hui. Lenormand avec sa tête et son gabarit de viking, c’est le genre de gars sur qui on peut compter. Sa tignasse de feu s’est à peine éclaircie malgré les années et comme il continue à se tirer les cheveux en arrière, son nez saillant ressort ainsi qu’une une proue de drakkar sous un front marqué comme une enclume. Comme peints de chaque côté du navire, deux yeux pâles, placides  et globuleux défient les vagues à l’âme. Côté membrure, il a été équipé pour monter la voilure tout seul dans la tempête : des mains comme des étaux à faire sortir les aveux comme la mayonnaise d’un tube . Son seul point faible en opération, c’est le moment où il doit s’extraire de sa voiture , qui, quel que soit le modèle, a l’air de lui aller comme un costume de jeune marié qu’on sort vingt ans après.



[1]  Voir Connexions tragiques

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