Nouvelle du 11 novembre

Double détente

Double détente

 

  Félicien se souvient. Au dessus de sa tête les nuages blancs défilent dans ce  ciel bleu de Novembre.

 

  Il a trempé doucement sa plume dans l’encrier et laissé s’écouler doucement le surplus d’encre mauve à l’intérieur du petit pot de faïence blanc inséré dans le pupitre. Puis il recopie soigneusement la phrase que Monsieur Bertrand vient d’inscrire de sa belle écriture au tableau noir : « N’oublions jamais l’Alsace et la Lorraine honteusement arrachées par l’ennemi prussien à notre mère patrie. » Un coup d’œil à la carte de France affichée derrière le bureau du maître. Une tache violette correspondant aux deux provinces martyres troue tristement le bel hexagone. Félicien essuie furtivement une larme qui coule sur sa joue pour l’empêcher de tomber sur son cahier . Monsieur Bertrand, qui a surpris son geste, lui jette un regard affectueux. Félicien est un bon élément, un bon citoyen, pas comme certains de ses voisins dont les regards  fuient constamment vers les fenêtres pendant la leçon. Ces petits paysans qui ne pensent qu’aux nids qu’ils vont dénicher après la classe agacent prodigieusement Monsieur Bertrand.  L’instituteur reprend, la voix légèrement tremblante, sa leçon de géographie. Il évoque maintenant l’empire colonial bâti par la France, la grande mission civilisatrice dont le pays s’est chargé afin d’apporter ses lumières aux populations démunies des contrées qu’il désigne avec sa règle de bois sur le planisphère : Afrique noire, Afrique du nord, Indochine, le grand pays ne recule devant aucune difficulté pour offrir son aide aux déshérités. Mais là encore,  la jalousie teutonne nous poursuivait. En 1911, le Kaiser avait même envoyé une canonnière dans le port d’Agadir pour essayer de nous faire renoncer à nos implantations marocaines. Mais un pays généreux comme la France ne se laisse pas intimider comme cela. Le maître avait élevé la voix . Félicien jette un œil à ses camarades. Ils fixent tous le point désigné par la règle, comme aspirés par le discours du maître. Félicien comprend ce que c’est que d’appartenir à une grande nation.  Les boches verraient bien un jour de quel bois on se chauffait. Monsieur Bertrand regarde sa classe avec tendresse. Sa moustache tremblote légèrement. A travers les vitres fumées qui donnent sur le couloir, on aperçoit la silhouette de la nouvelle femme de ménage .

Félicien se souvient. Au dessus de sa tête les nuages blancs défilent dans ce ciel bleu de Novembre.

 

  Une semaine déjà qu’il travaille comme guichetier à la Caisse d’Epargne. Il a accepté cette place pour faire plaisir à sa mère, mais il a la tête ailleurs.  La nouvelle est tombée. Le traître, ce capitulard, ce socialo véreux, Jaurès, qui voulait pactiser avec les Boches, a été éliminé. Un certain Vilain[1], pas si vilain que ça, lui a réglé son compte hier dans un café à coups de revolver. Parler avec les Allemands, quelle idée…Comme si on pouvait discuter  avec eux…Les Alsaciens de Saverne savent bien à quoi s’en tenir, eux qui ont été honteusement insultés par l’armée impériale comme c’était expliqué dans Le petit journal. Un officier allemand avait failli faire tirer sur la foule alsacienne …Monsieur Bertrand devait être bien content de savoir que Jaurès était enfin mis hors d’état de nuire. Un mois déjà que l’Archiduc d’Autriche-Hongrie avait  été zigouillé par un Serbe là-bas au loin dans les Balkans. Un mois qu’on sentait  le système des alliances mener à la guerre. Cela  allait  sûrement barder bientôt. Ce n’était pas le moment de faiblir, de se désunir, d’écouter des traîtres comme Jaurès. On allait bientôt leur faire tâter de nos chassepots…Et on ne serait pas tous seuls comme en soixante-dix : il y aurait le Tsar et ses cosaques, et ce coup-là… l’heure de la revanche allait sonner : Guillaume pouvait serrer les fesses, et le Kronprinz aussi, on allait leur botter le cul ! Félicien s’essuie le front. Il fait chaud et lourd derrière le comptoir ce samedi premier août. Félicien n’est plus du tout à ce qu’il fait et demande à la grosse paysanne de répéter le montant de la somme qu’elle est venue chercher. Ce soir, il ira s’engager, c’est sûr. Il ne passera pas sa vie derrière un guichet.  La marseillaise joue en boucle dans sa tête, il se revoit dans la cour de l’école, sous les tilleuls, manipuler le petit fusil de bois sous les commandements de Monsieur Bertrand qui  s’est arrêté dans la cour pour regarder passer la jeune femme qui vient faire le ménage dans la classe.

 

Félicien se souvient. Au dessus de sa tête les nuages blancs défilent dans ce ciel bleu de Novembre.

   Les assauts dans les bois de Saint Rémy…les copains avec leurs pantalons garance qui défiaient les mitrailleuses boches pour enfin conquérir cette butte des Eparges. C’était magnifique, tous ces pantalons rouges qui grimpaient dans les bois à l’assaut de ce sommet glorieux : 345 mètres d’altitude, pas si haut  pour atteindre la gloire dans un uniforme qui ressemblait au drapeau…Mais ces salauds d’Allemands ne se laissaient pas faire et depuis six mois ils avaient toujours réussi  à reprendre les quelques arpents qu’on leur avait arrachés. Leurs uniformes terreux correspondaient bien à leur mentalité de cloportes ainsi que  Monsieur Bernard les avait si bien décrits. Félicien en avait repéré deux, cachés dans un trou d’obus, et il avait eu du mal à les envoyer en enfer tant leur tenue se confondait avec la boue. Comme à la  foire quand  il cassait des pipes en plâtre, sans état d’âme, il avait plombé les deux nuisibles. L’un des deux n’était que blessé et on l’avait entendu gueuler toute la nuit :

- Hilfe, Hilfe…

  Félicien s’était endormi sereinement, comme bercé par ces plaintes. Les copains fauchés ce matin par la mitrailleuse étaient bien vengés. Encore quelques cartons comme ça et l’Alsace retrouverait le giron de la mère patrie. Félicien voyait déjà la moustache de Monsieur Bernard trembler de bonheur à cette annonce. Encore ému par cette évocation, les yeux légèrement humides, il a regardé dans la brume du petit matin le boche mourant au fond du trou d’obus. Mort ou endormi, on ne l’entendait plus. Félicien fit claquer la culasse et l’ajusta calmement : pas question de lui laisser une chance à celui-là…L’Allemand releva la tête à ce bruit. Il regardait vers la tranchée française et se mit à répéter doucement :

-Kameraden, Kameraden…

Félicien renifla et s’essuya le nez sur la manche de sa vareuse avant de viser posément :

-J’vas t’en donner du camarade, moi…

La détonation résonna comme un coup de canon dans le silence de l’aube. Brutalement projeté au sol par une bourrade, Félicien n’eut pas le temps d’observer le corps assis de l’Allemand qui s’inclinait doucement.

-Mais t’es vraiment tout con, toi. Ils nous foutaient la paix…T’avais bien besoin de les réveiller ?

  C’était le sergent Gandin, un vieux soldat de métier qui l’avait ainsi frappé. Félicien le suspecta d’être un peu lâche. La tenue débraillée du sergent était à l’image de son patriotisme…Il ressemblait plus à un braconnier qu’à un militaire. Des gars comme ça, Monsieur Bernard leur donnait la trique et les envoyait au coin. Félicien, sans même le regarder, se releva en grommelant  « mauvais français »…

 

 

Félicien se souvient.  Au dessus de sa tête les nuages blancs défilent dans ce ciel bleu de Novembre.

 

Le doigt sur la gâchette, il attendait le commandement du lieutenant. Il entendait à sa droite la respiration oppressée de Gaillard qui, comme lui, visait le condamné. Assez crâne, le gars avait enlevé son bandeau et les regardait tristement, comme si c’étaient eux qui allaient mourir. Ils étaient onze avec Félicien, désignés pour fusiller ce traître qui avait refusé de sortir de la tranchée et avait insulté son officier, onze qui tremblaient pas mal dans le petit matin, à cause du froid, mais surtout du jaja qu’on buvait sans arrêt maintenant pour essayer de dormir  dans la boue avec les rats, la tête résonnant des coups incessants des marmites boches constellant la nuit. Onze désignés, prêts à se chier dessus, et lui qui s’était porté volontaire, parce que cette guerre, on ne la gagnerait pas avec des couille-molles. C’était beaucoup de tireurs pour un seul homme, mais comme ça, chacun pouvait se dire qu’il n’avait pas fait mouche et tué un copain. L’officier finirait de toute façon la sale besogne et donnerait le coup de grâce avec son pistolet. Mais Félicien visait au cœur tranquillement. On pouvait lui faire confiance, ce n’est pas lui qui se dégonflerait. S’ils étaient tous comme lui, l’officier n’aurait pas besoin de se déplacer : le condamné s’écroulerait, la poitrine déchiquetée. Ce dernier  leur parlait maintenant :

-Les gars, quand allez-vous enfin tourner vos fusils vers ces assassins ? Les gars…

Il n’eut pas le temps de finir car l’officier précipitant ses ordres avait crié « feu » !

En appuyant sur la gâchette, Félicien pensa à Monsieur Bernard, à ces leçons de morale qu’il aimait tant…Faire ses devoirs, certes, mais faire son devoir avant tout…La moustache tremblante d’émotion …Derrière la vitre fumée du couloir, la jeune ménagère s’affairait énergiquement.

 

  Félicien se souvient. Au dessus de sa tête les nuages blancs défilent dans ce ciel bleu de Novembre.

 

La guerre allait finir et on avait gagné…Félicien porta la main à sa vareuse. Une décoration discrète que le général Herr lui-même avait accrochée là après la bataille des Eparges. Il se voyait déjà la montrant à son instituteur. Ce dernier atteignait l’âge de la retraite, pour lui aussi la mission prenait fin. Un rayon de soleil perçait le ciel de novembre. Dans la tranchée en face, c’était calme aussi. Chacun attendait l’annonce de la fin des hostilités. Vainqueurs et vaincus, tous  se préparaient  à retrouver la paix. Plus par jeu que par envie, Félicien arma une dernière fois son Lebel et visa en direction de la tranchée adverse. Il ne pensait pas voir une tête boche à cette heure et pourtant, le temps d’une seconde, il devina le casque de celui qui comme lui voulait faire son devoir jusqu’au bout…La balle du Mauser lui avait déchiré  la poitrine.

 

   Et alors qu’il entend résonner les cloches annonçant l’armistice, Félicien se souvient. Au dessus de sa tête les nuages blancs défilent dans ce ciel bleu de Novembre.

 

  Monsieur Bernard venait de prendre sa retraite. Il se prélassait au lit tandis que se répondaient les clochers de la ville :

-Cette satanée guerre est enfin finie ma biche.

  La moustache tremblante, il se serra  contre les fesses de sa jeune épouse en lui pétrissant les seins.

 

[1] Jugé en 1919 Vilain sera acquitté : bel exemple de justice républicaine ! Des manifestations de protestation surviendront, dûment réprimées : deux morts.

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