Will aux urgences-extrait du tome V

(...) Je tourne en direction du service des urgences. Effectivement, j’aperçois la Lada Niva de mon pote, garée un peu n’importe comment devant la porte : il est monté à moitié sur le trottoir pour laisser la place aux ambulances. Je vais me ranger plus loin et reviens pour déplacer la Lada. Puis je me dirige avec le sac que j’ai préparé vers l’entrée des urgences. C’est une sorte d’aquarium . Derrière la vitre on devine un bureau. La porte est fermée. Il faut sonner sûrement. Je cherche, mais ne vois pas de sonnette. Je frappe alors aux carreaux. Je devine derrière la vitre une infirmière devant un ordinateur. Elle semble noter ce que lui dit un grand type dont l’un des bras est en écharpe. J’insiste. Elle lève les yeux et me désigne un banc derrière moi. Je me retourne : il y a trois personnes sur le banc. Un jeune couple et une grand-mère. Le jeune couple a l’air très inquiet. Le garçon a passé son bras autour des épaules de la fille et la serre périodiquement contre lui en lui parlant doucement. Elle est toute pâle et paraît tout frêle, engoncée dans une veste trop grande pour elle, celle de son compagnon sans doute. J’ai l’impression qu’en dessous, elle n’a qu’une chemise de nuit. Tout indique un départ précipité dans la nuit.  La grand-mère, assise à un mètre d’eux, a joint ses mains au niveau de son ventre et les frotte doucement l’une contre l’autre, le regard fixé droit devant elle. Je frappe à nouveau au carreau. L’infirmière me regarde et lève sa main au niveau de son front en signe de ras-le-bol, puis elle me désigne à nouveau le banc. Je m’y dirige à regret. Le jeune homme m’explique :

-Au moins une heure d’attente pour vous…Ils font les admissions au fur et à mesure, mais souvent il y a les pompiers qui débarquent et prennent la priorité par là.

 Il m’indique une large porte au fond à droite. Celle-ci est fermée par des bandes de caoutchouc, comme les réserves des grandes surfaces. Il ajoute pour compléter mon information :

-C’est la deuxième fois qu’on vient cette semaine…Ma copine est enceinte et avait des saignements. Et ça recommence…Après l’admission, là, ils vous stockent derrière dans une salle et ily en a au moins pour deux heures avant de voir un médecin…Alors vous en avez pour unbon moment…

-Mais…C’est juste que je viens voir quelqu’un !

-Ah…alors,tentez votre chance quand elle viendra nous chercher !

  Je le remercie et m’assieds à côté d’eux. L’infirmière entrouvre bientôt la porte de son aquarium comme si elle avait peur qu’un flot d’envahisseurs la submerge.

-Suivant…

  Le jeune type se lève et aide sa compagne à se mettre debout. Ils s’avancent vers l’infirmière qui reste dans l’embrasure comme pour éviter que d’autres n’en profitent pour entrer. Je les suis et elle m’arrête d’un regard soupçonneux :

-Qu’est-ce que vous faites là, vous ? Vous n’avez pas compris que vous deviez attendre qu’on vous appelle ?

 Je décide d’essayer  de l’amadouer avant d’envisager une manière plus forte :

-Mais si chère Madame…Excusez-moi si je vous demande pardon de vous importuner dans votre mission, mais je veux juste rendre visite à un ami qui est venu ici cette nuit. Je lui apporte quelques affaires…

-Ah ? Quel nom votre ami ?

-Lémincé, Roger Lémincé…

 Changement radical d’attitude. Le nom de mon pote transforme soudain mon cerbère en hôtesse accueillante.

-Entrez, entrez…Oui, monsieur Lémincé ! Une suspicion de phlébite…Il nous a bien fait rire quand le docteur N’Dialo lui a a dit cela et qu’il nous a répondu qu’il n’avait pas de problème sexuel. Ah, un sacré rigolo, votre ami… Çadélasse, des patients comme ça !

   Elle s’efface pour me laisser entrer et fait passer aussi le jeune couple. La fille sanglote. L’infirmière referme la porte et tente de la rassurer.

-Ce n’est rien…Ne vous inquiétez pas, cela arrive souvent. Et votre admission va être rapide puisque vous êtes déjà venus hier !

   Elle va vers son bureau et s’installe devant l’ordinateur.

-Lémincé…Lémincé…Ah, voilà…Il est toujours en attente dans le service. Le docteur passera le voir dans la matinée après les premiers résultats des examens. Elle lève les yeux. Ils sont petits et très noirs, et elle a des cernes grisâtres tellement marqués qu’elle fait songer un peu à un raton-laveur. Un raton-laveur finalement sympathique au demeurant. Elle ajoute :

-Normalement, il n’y a pas de visites…Mais au point où on en est…Prenez la porte à gauche au fondet cherchez votre ami. Il était très inquiet pour sa voiture et m’a demandé de vous écrire un SMS …

  Je comprends soudain pourquoi, bizarrement, il n’y avait pas de fautes dans le message de Roger. Ça m’inquiétait un peu, je dois l’avouer. L’infirmière à tête de raton laveur se tourne ensuite vers le jeune couple :

-A nous…Expliquez-moi ce qui vous arrive Madame.

 Je me dirige dans la direction indiquée et débouche sur une grande pièce qui ressemble plus à une salle de marché qu’à un hôpital. Au centre, on devine un comptoir circulaire derrière lequel s’affairent des gens vêtus de blanc. Si l’on faisait abstraction des stéthoscopes et des dossards « Samu », on pourrait penser au stand poissonnerie de certains supermarchés car la plupart des soignants ont un calot blanc ou bleu sur les cheveux. Autour, sans ordre apparent, dans des lits ou sur des chaises roulantes, une armée de gueux aux tenues multicolores cherche à attirer l’attention d’une femme en blanc qui passe avec un bloc-notes. Certains crient, d’autres geignent, d’autres enfin, passablement éméchés sont carrément injurieux. De l’autre côté de la salle, je vois les pompiers qui amènent un dernier énergumène très énervé : une sorte de Jésus Christ tatoué qu’ils ont dû ramasser dans son vomi et qui les remercie chaleureusement :

-Bande de bâtards, laissez-moi crever tranquille, laissez-moi partir, en-cu-lés !

  Il a crié si fort et si longtemps le dernier mot que le brouhaha ambiant s’est brièvement éteint comme si chacun attendait la suite. Mais de suite, il n’y en a pas, car les pompiers ont vigoureusement appuyé sur les épaules de l’homme pour l’asseoir sur une chaise roulante. En deux secondes ils lui ont entravé les avant-bras sur les dossiers et une infirmière, surgie comme par magie de derrière le comptoir, a fait à l’homme une petite piqûre calmante tout en marmonnant :

-Si c’est pas malheureux, vous nous le ramenez tous les deux jours celui-là !

  Un homme allongé devant moi sur un lit commente en s’accrochant à la canne de sa perfusion pour se redresser :

-On voit bien où vont nos impôts !

  Je me demande où est « stocké » mon pote et j’ai beau scruter partout, je n’arrive pas à le repérer dans cette cour des miracles où se concentre la misère d’une nuit de Bourges. Le brouhaha a repris, les plaintes, les gémissements, les invectives : pas question d’obtenir un renseignement de cette humanité souffrante concentrée sur elle-même. Je remarque que plusieurs couloirs sont disposés en étoile autour de cette grand-place des malheurs. Il y a le couloir d’où je viens, le couloir d’arrivée des pompiers et du Samu. Restent deux couloirs à explorer. Je me déplace avec peine entre les lits et les chaises roulantes, en essayant de ne pas débrancher de perfusion. Une grand-mère à la peau toute blanche et lisse comme la cire me dit en souriant :

-C’est gentil d’être venu me voir !

  N’ayant pas les moyens de distinguer entre Alzheimer et humour je réponds :

-De rien, c’est bien naturel.

  Et je passe mon chemin en prenant garde de ne pas l’assommer avec le sac qui contient les affaires de Roger. J’arrive enfin au premier couloir. Il est encombré de lits roulants rangés à la queue leu-leu. On se croirait un peu comme dans un bouchon sur l’autoroute. Les soignants ont même ménagé une bande d’arrêt d’urgence le long du mur pour pouvoir se déplacer. Je choisis de prendre le même chemin en frôlant les lits. Ce couloir dessert en fait les salles de consultation- trois – dans lesquelles les infirmières – au prix de manœuvres savantes dignes d’un permis « super-lourd »- font rentrer les lits roulants au fur et à mesure des demandes des médecins. Est-ce que Roger est déjà « trié » dans l’une des salles de consultation ? Les deux premières sont vides. On se demande bien pourquoi car cela pourrait désengorger le couloir d’y stocker quatre patients…J’accède enfin à la troisième. La porte est fermée. Je frappe.

-Oui ?

  Il me semble bien que c’est la voix de Roger…Je décide d’entrer. En effet, mon pote est là, assis en slip sur un lit. A côté de lui, sur un autre lit, un vieillard qui braque immédiatement sur moi son regard de vautour :

-Vous en avez mis du temps à venir, mon ami…Quel service déplorable ! Je vous prierai de bien vouloir ramasser mon pistolet !

  Roger me regarde en soupirant :

-Ça fait une plombe qu’il m’emmerde le colonel…Je lui explique que je n’ai pas le droit de me lever et il m’engueuleen disant qu’il va me faire fusiller pour refus d’obéissance. Tu veux pas lui ramasser son pistolet ?

 Je me baisse et repère sous le lit l’objet du délit. Un urinal en plastique translucide. Je le saisis, me redresse et le tends au compagnon d’infortune de Roger. Il me l’arrache littéralement des mains et commence à m’engueuler :

-Mais qu’est-ce que c’est que cette tenue débraillée, soldat ? Garde à vous, nom de Dieu !

-C’est bon pépé, tu pourrais dire « merci » au moins !

  A ces mots le vieux manque s’étrangler et se met à tirer frénétiquement sur la sonnette en hurlant :

-A la garde, nom de Dieu, mettez-moi ce freluquet aux arrêts ! Quinze jours de trou pour vous apprendre …

   Le problème, c’est qu’il ne tire pas sur une sonnette mais sur  le tuyau de la perfusion qu’il finit par arracher. Le flacon se met à couler doucement dans le lit. Je regarde Roger :

-On devrait peut-être appeler, non ?

-Si tu veux, mais elles sont débordées, tu sais…

  Il appuie quand même sur le bouton de la sonnette sur le mur. Le vieux a cessé de gueuler et il entreprend maintenant un curieux manège en bougonnant :

-Je veux m’en aller.

  Il nous a complètement oubliés et il s’est mis à tourner dans le lit comme un chien dans son panier. Il n’a pas assez de force pour se lever et il rampe à moitié nu sur le flanc dans les draps. Il a les os si saillants qu’on croirait un squelette emballé dans du cellophane. Il en est au deuxième tour et il s’est à moitié enroulé dans le tuyau de la perfusion Ses mouvements désordonnés ont arraché le sparadrap qui maintient l’aiguille sur sa main. Ça commence à saigner. Roger appuie à nouveau sur le bouton de la sonnette. Le vieux s’est mis à pleurer maintenant en appelant une dénommée Suzanne :

-Suzanne, ma petite Suzanne, pardonne-moi !

-Oh…Colonel, ça va ? Vous ne voulez pas arrêter de tourner comme ça dans le lit ?

 Mais le colonel n’est plus avec nous. Il n’y a plus que Suzanne pour l’heure dans ses neurones. La porte s’ouvre enfin et une aide-soignante apparaît. Elle est très jeune, un peu boulotte, et a une voix très douce :

-Oh, le vilain garçon…

  Elle s’approche du colonel qui commençait son troisième tour. Le drap est détrempé et elle se méprend sur la cause :

-Mais il a fait pipi dans le lit, le méchant garçon ! C’est pas gentil, ça …On va lui mettre une couche !

  Ses paroles ont comme l’effet d’un électrochoc sur le vieillard qui revient brutalement avec nous et se rebiffe aussitôt :

-Mais non, petite pintade. Je ne fais pas encore sur moi !

-Ce n’est pas grave grand-père, mais il ne faut pas me parler comme ça. Je vais quand même vous mettre une protection, on sera plus tranquille !

   Malgré son embonpoint, elle se déplace avec vivacité vers une armoire en fer  et en sort une couche et des draps. En un instant elle a plaqué le colonel sur le matelas et lui a soulevé le derrière pour lui passer la « protection anatomique », car on ne dit pas couche pour les adultes.  En deux temps-trois mouvements, elle l’a déplacé sur le lit pour changer le drap. Il continue à essayer de se rebiffer et la menace de la cour martiale maintenant, mais cela a peu d’effet sur elle. Elle refait en un éclair la fixation de la perfusion sur la main et rebranche le tuyau sur le flacon. Elle le réinstalle, le dos sur le coussin, et lui prend avec patience la main avec laquelle il essayait déjà de s’arracher la couche :

-Pas de ça grand-père, sinon je vais devoir vous attacher !

-Mais bougre de petite salope, je t’ai dit que je n’avais pas pissé dans le lit !

  Elle ne l’écoute même pas et tourne les talons.

-Reposez-vous bien messieurs, à demain, j’ai fini mon service !

Le colonel nous regarde. Il a les larmes aux yeux. Il répète :

-Je n’ai pas pissé au lit, nom de Dieu !

  Il se calme peu à peu et reprend plus doucement :

-Suzanne ! Suzanne, j’ai reconnu ton pas…Viens me voir, Suzanne.

  J’essaie d’oublier sa présence et reviens sur Roger.

-Alors, mon vieux, pas trop dur ?

-Tu vois le topo…Je suis venu avec la Lada vers 23 heures, j’ai poireauté deux heures sur le banc, dans la salle d’attente, deux heures ensuite après l’admission dans la grande salle, puis deux heures dans le couloir et maintenant cela fait deux heures que j’attends le toubib…pour me barrer d’ici. J’en ai maclaque.

 Je regarde ma montre. Il est bientôt huit heures. C’est l’heure des changements de service. Un médecin ne devrait pas tarder.

-Et tu n’as vu personne ?

-Si, un toubib dans la grande salle…Comme l’infirmière, il a parlé de ma bite, bite enflée…Sont mabouls, je suis tout à fait normal de ce côté- là, même si côté performance, c’est plus ça …Par contre…

  Il relève le drap et me montre sa cuisse droite. Elle paraît dure et a une couleur rougeâtre un peu suspecte.

-Je peinais de plus en plus à marcher…C’est pour ça que je suis venu…

-Tu dois faire une phlébite, grand…Ton sang remonte mal dans la cuisse. Ça se voit ! T’aurais dû me montrer ça. Je ne t’aurais jamais traîné à la campagne !

-Mais non… Ça m’ a fait du bien…et en plus j’ai dégotté un truc super pour aller mieux !

  La porte s’ouvre. Une infirmière entre en poussant un petit chariot devant elle. C’est une petite rousse qui paraît  toute jeune.

-Monsieur Lémincé ? Je viens pour contrôler la tension, la températureet vous faire une petite prise de sang…

-Encore une prise de sang ? Mais bon dieu, vous n’arrêtez jamais, vous avez un contrat avec Hénaff pour faire du boudin ?

-C’est pour votre bien, monsieur Lémincé…

  Je me lève pour la laisser opérer, mais elle me dit que je peux rester. Roger  soupire pendant que la fille prend son bras. Elle fixe très vite le garot et pique sans hésiter le bras de mon pote. Je préfère ne pas regarder le sang couler. Cela me semble durer un peu. En fait je vois qu’elle remplit très calmement plusieurs flacons qu’elle repose ensuite sur son chariot. Je comprends mieux la réflexion de Roger. Est-ce qu’elle va lui en laisser un peu ? Oui…Elle retire délicatement l’aiguille d’une main et applique un tampon d’ouate au creux du bras de Roger.

-Appuyez bien quelques instants…Avec la piqûre d’anti-coagulants qu’ils vous ont faite tout à l’heure, ça risque de saigner un peu.

    Le colonel qui a tenté pendant toute l’opération d’attirer son attention en l’appelant Suzanne, se fâche brusquement :

-Vous êtes une péronnelle, Suzanne. Vous manquez totalement de savoir-vivre. Moi qui étais disposé à vous pardonner !

  Sans un regard pour lui, elle sort bientôt avec son chariot après nous avoir souhaité une bonne journée. Le vieillard jette par terre son pistolet. Je me demande si je dois inquiéter Roger avec l’histoire du cambriolage…Je me décide à le mettre au courant. Il vaut mieux qu’il puisse anticiper avant de revenir chez lui.

-Il y eu un problème chez toi Roger…J’ai vu ça en allant te chercher des affaires…

-Quel problème ?

-Un cambriolage…Tout était sens dessus-dessous…

-Merde…Je n’ai rien d’intéressant là-bas pourtant, pas de fric, pas de bijoux, pas de lingot…

-T’es sûr ?

  Il semble hésiter un instant puis répète :

-Oui, oui, je suis sûr…

   Je n’insiste pas. D’ailleurs, je n’en ai pas le temps car le colonel Kadhafi fait irruption dans la chambre. En fait ce n’est pas le colonel Kadhafi car ce dernier est mort depuis quelques années. Et puis ce nouveau personnage porte un badge « Samu » bien visible sur sa blouse blanche. Mais il a un style baroudeur assez prononcé avec sa blouse si courte qu’on dirait la veste d’Indiana Jones et sa tignasse noire et grasse qui dépasse du bonnet porté de travers comme le béret du Ché. Il s’avance à toute vitesse vers nous.

-Bonjour Messieurs…Vous êtes un ami ? Vous pouvez rester si vous voulez pour raisonner ce petit monsieur.

  Il pointe un doigt alourdi d’une grosse chevalière sur mon pote sans m’avoir laissé le temps de parler.

-Ce qui vous arrive est grave ! Si vous aviez quatre vingt ans, je vous laisserai repartir comme ça avec un coup d’anti-coagulants de temps en temps et…mektoub ! Mais à votre âge, une phlébite profonde comme ça, il y a sûrement une raison. Alors, je ne vous laisse pas le choix, je vous garde pour des examens, doppler, scanner et tutti quanti. Expliquez-lui, vous !

 Il a déjà tourné les talons et est parti remonter le moral d’autres patients. Je tourne les yeux vers Roger (prononcez Rodger).

Putain, Will…T’as entendu, je suis foutu ! Ils vont me faire déposer le bilan…(...)

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